Atelier Socio electro
 


Dans une ville traversée par les avions, une ville à l’horizon dominé par le bruit des moteurs, l’écoute revêt une dimension spécifique : s’approprier ici le paysage sonore n’induit-il pas logiquement une tension dialectique entre réception des sons environnants et recentrement sur soi-même.

Il y a quatre ans, Carole Rieussec a entamé, chaque fois en collaboration avec un chercheur en sciences humaines (ethnologue ou sociologue), une réflexion active sur la socialité du son. Son action, à l’origine centrée sur la tentative d’analyse du rapport à leur environnement sonore des habitantes de Villeneuve le Roi (" Femmes aux avions " * avec Anne julie Rollet), puis sur la perception de la terre d’ exil des femmes maliennes du quartier Paul Bert (" L’aller à venir " avec Maria Teixeira et Francine Vidal ), s’est orientée depuis deux ans sur l’appropriation des sons par leurs " usagers ". Toujours il s’est agi de donner la parole à ceux à qui elle échappe, ou qui n’ont pas eu l’occasion de la saisir au vol, à ceux pour qui elle se perd dans les méandres d’un langage qui n’est pas le leur. Mais jusque là, si le travail de Carole se fondait sur une approche sensible de réalités multiples, et si les réalisations s ‘articulaient autour de ces réalités, de ces représentations, de ces paroles dites, la pratique n’avait cependant pas été envisagée dans le sens d’un acte de création élaboré par les femmes elles-mêmes. La parole était donnée, lourde de signification, mais sonorisée, montée, mise en espace par des artistes, et non jusqu’ici prise en charge par des locutrices, prise en charge qui nécessitait un temps de familiarisation avec l’objet et la technique. Il fallait prendre le temps… Prendre le temps de parler, d’écouter, de s’écouter…

Alors, Carole, au terme de ces expériences, a imaginé un dispositif destiné à permettre justement une approche de l’objet sonore et de la machine : comment traduire maintenant, autrement que par des mots, le rapport à l’environnement sonore, tout en continuant à ce centrer sur soi ? L’idée de la conception d’autoportraits sonores devait stimuler ce type d’approche, dont la réalisation serait confiée à des personnes qui, dans leur majorité, n’avaient jamais manipulé d’ordinateur ni joué d’un instrument de musique. A partir de cinq univers sonores de leur choix, elles allaient enregistrer et composer, avec l’assistance de Carole, une mise en son de leur perception de l’environnement.

Réaliser des autoportraits sonores signifiait ici, dans sa maîtrise, une résistance à la suprématie de l’extériorité (le bruit des avions) sur l’intériorité (des sujets) : en se dévoilant au travers de ses propres représentations symboliques, le sujet devient auteur, il s’autorise, et pour ce faire doit donc trahir ce qui s’impose à lui. L’évidence des sons est niée, aussitôt remplacée par la production d’un rapport au monde. Il s’agissait ici, non pas de porter un regard sur, mais de faire émerger chez chacun un regard sur soi-même, en le contextualisant –une forme d’auto-ethnologie, selon l’expression de Dominique Noguez : " L’auto-ethnologie constitue pour nous, si oublieux, une mémoire de secours "… Car c’est bien aussi de mémoire qu’il s’agit, non pas de mémoire réflexive, mais bien plutôt d’une mémoire collective, issue du principe identitaire.

Cependant, cette expérience ne pouvait, selon Anne Fave, sociologue et collaboratrice de Carole Rieussec sur ce projet, faire l’économie de l’implication de l’ensemble des personnes concernées. En effet, au-delà de sa signification intrinsèque, devait être interrogé le " champ " qui permettait sa mise en œuvre : c’est ainsi que l’évaluation des effets de l’action a, dans un premier temps a, dans un premier temps, été tentée individuellement par le moyen d’entretiens non directifs avec tous les acteurs du projets, puis l’analyse collectivisée au sein d’un dispositif de type socianalytique. Fondée sur le postulat que l’appropriation ne peut se soustraire, d’une part à l’analyse de l’action, et d’autre part à la collectivisation, la socianalyse a pour objectif la mise à jour de l’ensemble des mécanismes d’un fait social par les acteurs eux-mêmes.

C’est dans ce cadre qu’a été confirmée la nécessité de formalisation du projet, conçu par ses auteurs, plus comme un processus que comme un aboutissement. En effet, si le lien à l’objet sonore s’est concrétisé dans une mise en forme, les auteurs ne semblent pas avoir procédé dans l’idée d’une réalisation artistique, tout au moins correspondant à leur représentation de l’art. " Je suis auteur de quelque chose de très important, qui n’est pas une œuvre d’art " dira l’auteur d’un des autoportraits. Par contre, l’intervention d’artistes est vécue ici comme un lien, à partir de matériaux intimes ré assemblés : d’une part, Carole Rieussec, en assistant la réalisation des productions, a permis que se dise un rapport au monde ; d’autre part, Emmanuel Carquille, en composant une partition visuelle à partir d’autoportraits chinois, a formalisé un système de rapports s’établissant entre l’auteur et lui-même, puis entre l’auteur et son objet. Chacun à sa manière n’étant qu’un passeur entre moi-même et mes représentations.

Mais là encore, afin de conceptualiser le tissu des relations (de soi-même à soi-même, de soi-même à l’environnement), Carole Rieussec a estimé nécessaire d’intégrer au projet l’ensemble des protagonistes, se fondant en ceci sur le modèle socianalytique, où le degré d’implication est un élément primordial d’analyse. C’est ainsi que Christophe Adriani, Christine Maillet, Anne Fave, Emmanuel Carquille et elle-même ont chacun réalisé un autoportrait sonore et fixé les repères de la partition visuelle qui lui correspondait.

Le projet " Sonomaton " peut donc être perçu comme un champ relationnel tripolaire, où chaque pôle est investi d’un domaine distinct (sonore, visuel, sociologique), sans cesse traversé par les deux autres. Parallèlement, se croisent postures et visions individuées, mues par un ensemble de correspondances.

Les sonomatons ont été diffusés lors de festival de musique “ Densités” et “ Musique et quotidien sonore”.

Et s’il se présente en forme de conclusion de quatre années de recherche à Villeneuve, il n’en ouvre pas moins sur d’autres interrogations, liées cette fois aux effets possibles des interventions d’artistes dans le tissu social : l’art, conçu non seulement comme stylisation, mais aussi comme producteur de rapports sociaux, est-il à même de devenir facteur de socialité ? Sa fonction ne serait-elle pas aujourd’hui, par delà les limites imposées par la culture, de repenser de nouvelles formes de négociation, chaque fois spécifiques, en fonction des acteurs et du champ sur lequel il opère ? En d’autres termes, l’art n’est-il pas désormais l’affaire de tous, aussi bien du point de vue de sa réception que de sa conception et de sa réalisation ?

Anne Fave pour l’Atelier socio-electro.

Les sonomatons ont été diffusés lors de festival de musique “ Densités” et “ Musique et Quotidien sonore”.

Actuellement, Carole Rieussec, Anne Fave et Emmanule Carquille s’attache à une dernière création pour l’Atelier qui rendra compte des “résultats” de la socianalyse et dira aurevoir à la ville : Création en forme de valises.

"Femmes aux avions" : CD ASE O1, ce CD est distribuée par l'auteur.

 
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